Quand la musique se fait femme

Publié le par Boutigny Guillaume

CHARA, voix céleste

La scene musicale japonaise regorge, pour ne pas dire dégorge, de chanteuses dont la plupart si elles ne peuvent s'approrier le terme d'étoile n'en restent pas moins filantes. Entre produits commerciaux à la Avex où des prépubères sont maquillées, habillées puis balancées sur scene le temps d'un single ou d'un album formaté pour coller à la mode du moment, et autres artistes s'essayant à une musique plus personnelle, la liste des chanteuses est impresionnante. Démoralisante aussi, puisque dans le tas la proportion de bons albums ou bons artistes est des plus réduites, et surtout parce que passé un premier album il est rare de voir naitre un second puis un troisieme voire plus. La loi du marché écrase les ambitions artistiques, et à moins de se tourner vers les artistes ou groupes underground, donc difficiles à se procurer (surtout à l'international), trouver une vraie artiste durable est un parcours du combattant. Chara est cependant de ces rares chanteuses qui ont conciliées exigence musicales et artistiques personnelles ainsi que succès populaire, et ce depuis maintenant 15 ans.

 De son vrai nom Miwa Sato, Chara est née le 13 janvier 1968 à Kawaguchi, préfecture de Saitama, Japon. Grace à sa famille d'artistes underground, elle s'approprie rapidement une culture musicale éclectique, de Prince à Brigitte Bardot, en passant par des artistes nationaux. Dans le meme temps sa mère la force à apprendre le piano, et petit à petit Chara se forge une identité musicale qui la conduira à partir pour Tokyo tenter sa chance. Entre écriture, composition, démos et travails à temps partiels pour subvenir à ses besoins, Chara attire finalement l'attention du producteur Masahiro Ohara, qui la fait signer chez Epic. En 1991, Chara fait donc sa premiere vraie scene à Tokyo, au club Quattro, et enregistre son premier album Sweet. Grace à sa personnalité hors norme, dévoilée au public lors d'emissions de TV dont elle devient vite invitée régulière, mais aussi grace à ses sonorités où les textes japonais se mélangent à de nettes influences funk, Chara obtient très vite une certaine notoriété, et enregistre un an plus tard son second album Soul Kiss. En 1993 Violet Blue la promulgue meilleure artiste de l'année. Enregistré entre Londres et la France ce troisième album récompense enfin la réelle témérité musicale dont Chara a fait preuve depuis ses débuts. En effet les sonorités funky et blues ont été une véritable révolution dans le monde de la musique japonaise, meme si aujourd'hui avec le monopole du rn'b elles monopolisent la scene.

La meme année, au cours d'un voyage à New York, Chara décide de prendre d'avantage en main la direction artistique qu'elle désire donner à sa carrière. Se détachant de ceux ayant travaillé sur ses albums précédents, elle se met à composer et écrire ce qui est encore un de ses meilleurs albums : Happy Toy. Artiste à succès, Chara se double maintenant d'une artiste indépendante, qui peut enfin exprimer toute l'exentricité de sa personnalité. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, Chara rencontre en cette année 94 celui qui va rapidement devenir son mari. Après avoir figuré au générique de Fried Dragon Fish de Shunji Iwai avec sa chanson Break These Chains, Chara passe devant la caméra pour ce meme réalisateur dans le role titre du film PicNic, aux cotés du tout jeune Asano Tadanobu. Coup de foudre réciproque entre ses deux électrons libres de la scene artistique japonaise, qui convolent rapidement en noces, et donnent naissance à leur premier enfant, Sumire. Prenant à contre pied les attentes, c'est en actrice que Chara revient sur le devant de la scène après un congé maternité ponctué de la sortie de son premier best of, Baby Baby Baby, en 1995. Swallowtail Butterfly, toujours de Shunji Iwai, fait d'elle la meilleure actrice japonaise de l'année 1996. Considéré par beaucoup comme le chef d'oeuvre de Shunji Iwai, et meme comme un des meilleures films des 20 dernieres années, Swallowtail Butterfly est un mélange entre des genres divers tels que le drame, le film de yakuza et le film musical. Glico, le personnage de Chara, point d'ancrage des protagonistes semble écrit pour mettre à nue l'artiste, tant les deux personnages, réel et fictif, se confondent dans leurs attitudes. Suivi d'un album titré Montage dans lequel Chara, chanteuse du groupe fictif Yen Town Band, reprend avec hargne le classique My Way pour une version surpassant de loin l'original, le film de Shunji Iwai fini d'iconiser Chara pour les générations futures.

Epanouie sur un plan personnel et professionel, Chara renforce sa légende avec le cultissime album Junior Sweet. Sorti en 1997, propulsé disque de platine, le disque est le testament artistique d'une chanteuse en pleine confiance, et ayant digéré ses diverses influences dans une relecture personnelle. Aidé de Towa Tei, Chara signe quelques uns de ses plus beaux textes, et de ses chansons les plus efficaces, comme le titre Milk. Deux ans plus tard, Chara étend son controle sur la composition et l'ecriture en sortant Strange Fruit, un album tout aussi étonnant que son prédecesseur, et tout aussi facilement assimilable à un chef d'oeuvre musical dans lequel on trouve trace de la premiere collaboration d'Asano Tadanobu à l'oeuvre de sa femme. Alors enceinte de son second enfant, Himi, Chara quitte une fois encore une fois la scene japonaise alors qu'elle y etait en pleine lumière, mais pas avant un dernier tour de piste sous forme d'un single  en duo avec son amie Yuki du groupe Judy & Mary où elle apparait enceinte sur la pochette. S'octroyant alors une seconde pause maternité, Chara en profite pour sortir un enregistrement live, Live 97-99 Mood, ainsi qu'un second best of, Caramel Milk. Puis en 2001, elle revient enfin avec une collaboration avec James Iha des Smashing Pumpkins. L'album Madrigal réinvente la sonorité de Chara, et livre une nouvelle facette de cette artiste inclassable. Le single Skirt deviendra meme un clip court métrage, réalisé par Sogo Ishii lui meme (Sogo Ishii est un ami d'Asano Tadanobu, avec qui il a formé un groupe de musique expérimentale). Dans le meme temps, Chara montre son coté agressif avec le groupe Mean Machine (voir l'article dédié sur ce blog), et dégage une rage qu'on ne lui connaissait pas.

Cette incursion dans un registre plus garage punk décide Chara à travailler sur de nouveaux rendus sonores. C'est ainsi qu'en 2003 sort dans les bacs Yoake Mae, un album presque expérimental pour lequel Chara a voulu donner une sonorité épurée proche d'une bande démo. S'embarquant ensuite dans une longue tournée nationale, Chara ne revient qu'en 2004 pour A scenary like Me, un album de reprises de son propre répertoire. Un best of donc ? et non, Chara se revisite elle meme dans cet album où ses plus grand succès sont réinventés selon l'evolution musicale de l'artiste. Anecdote sympathique, ses deux enfants ainsi qu'Asano Tadanobu participent que cela vocalement le temps de choeur qu'artistiquement pour l'enregistrement, la production ou le design de la pochette. Une année plus tard Chara fini logiquement par s'emanciper du giron de Sony pour devenir une artiste totalement indépendante, et rejoint le label StarChild Productions où travaille desormais Masahiro Ohara, l'homme derriere la découverte de Chara. Pour féter cette nouvelle carriere, Chara sort alors un album vendu uniquement via son fan club et en édition limitée. Autant dire que l'objet est devenu collector et très rare. 2006. Egérie de Levis au Japon, Chara va revenir dans quelques semaines avec Sekai son premier single depuis des années. Une promesse d'un nouvel album ?

 

Mais qu'est ce qui fait finalement de Chara une artiste aussi unique ? Entre explications impartiales et raisons affectives, il est plutot compliqué de donner une explication au phénomène Chara.

Chara c'est tout d'abord une voix. Une voix douce, presque enfantine, à la justesse pourtant incroyable. Une voix qui peux tout chanter de la ballade au rock en passant par la berceuse ou le jazzy. Un simple filet de voix, délicieusement cassé, qui s'eteint de temps en temps dans un murmure éthéré ou qui au contraire explose de puissance. Toujours est il que la voix de Chara est sa carte de visite principale, reconnaissable entre mille, loin des standards. Mais Chara c'est aussi une présence. Inutile de parler de charisme, le charme de Chara est au delà. Elle dégage une aura particuliere, que la simple vision d'un concert suffit à confirmer. Chara mange la scène. Dotée d'une energie infinie, ses prestations scéniques sont fascinantes par ce mélange évident de plaisir à etre là, chanter et danser, et de pulsion généreuse envers le public. Egoisme et don de soi. Et loin de ne briller que sur scène, Chara impressionne aussi la pelicule, photo ou cinématographique. Peu etonnant donc de retrouver un tel personnage sous les projecteurs. Pourtant, un autre trait fascinant de cette femme est d'avoir su garder un réel mystère autour de sa personne alors que justement tous les yeux sont braqués sur elle, mais aussi sur son mari, véritable star mondiale du cinéma. Couple glamour, dont l'harmonie semble parfaite, Chara et Asano Tadanobu ont su préserver leur jardin intime, à l'écart de la presse. Alors est ce du à leurs précautions de tous les instants, ou bien à un respect, rare, de la presse envers ce couple vedette, toujours est il que la vie de Chara, à l'écart des lumieres du showbizz, est un secret bien gardé, d'où s'echappent sporadiquement quelques clichés autorisés par le couple. Sans autres réelles informations, il est difficile de cerner Chara, tandis qu'elle meme s'amuse à semer le doute en se trouvant là où ne l'attend jamais. Par la le multiplicité de ses influences musicales, tout d'abord, Chara se revele completement inclassable, passant du funk au jazz ou meme au punk avec une facilité déconcertante. Et des ces univers musicaux quelques fois opposés se dessine la planete musicale de Chara : diverse, variée, sans tabous ou apriori, ses choix musicaux entendus sur les disques se retrouvent aussi dans sa famille musicale. A coté de son mari, guitariste à ses heures perdues, on retrouve des personnes aussi variées que Yuki (la rockeuse délurée et poplolita du défunt Judy & Mary), James Iha, Towa Tei (un DJ japonais à la renommée internationale), UA (une chanteuse japonaise à la voix suave), Ayumi Ito (une actrice que Chara a embarqué dans l'aventure Mean Machine), mais aussi Tokyo Ska Paradise Orchestra (le meilleur groupe de ska au monde), Satoshi Tomie (un pape de la house music). Autant de personnalités qui forgent l'identité musicale de Chara, et qui paradoxalement font d'elle une artiste en dehors de toutes influence reconnaissable. Rajoutons à cela que Chara dessine, crée de temps à autres des designs ou ligne de vetements (dernierement des sacs), participe activement à l'ap bak fes sous l'impulsion de Mr Children, et vous conviendrez qu'il est finalement impossible de passer outre cette artiste totale.

 

Le surnom Chara vient à la base du terme japonais chara chara désignant une personne n'arrivant à fixer son attention durablement car exitée par trop de choses à la fois. Une belle analogie pour justement une artiste si diversifiée et touche à tout. Mais Chara est aussi le nom donné à une étoile, dans la constellation du chien de chasse. Comme quoi, ce simple surnom donné par sa prof durant sa petite enfance désigne parfaitement cette artiste hors du commun, et que je vous invite à découvrir dans les plus brefs délais.

Publié dans Asian Sound

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Damien 02/09/2006 16:33

Je pars de ce pas en écouter quelques extraits sur youtube