Course effrénée

Publié le par Guillaume

SHUFFLE

Plus qu'un court métrage, Shuffle est une sorte de matrice d'un ISHII Sogo en devenir ; un brouillon de cahiers des charges et de préoccupations techniques d'un jeune insolent qui va, sans le vouloir, influencer de futurs grands noms comme TSUKAMOTO Shinya et ses délires cyberpunk tels que Tetsuo. Et dans cyberpunk, il y a punk. On ne peut pas faire plus punk que le cinéma de ISHII Sogo.


Un policier planque devant l'appartement d'un jeune homme. Ce dernier se rase le crâne, pour ne laisser qu'une crête, et charge une arme à feu avant de s'enfuir. Une course poursuite s'engage dans les rues.


Intense semble être la seule caractérisation qui convienne parfaitement à Shuffle. Le court métrage est une sorte de plongée en apnée avec les deux personnages principaux. Comme eux on a le souffle court, la respiration halletante; aidé en cela par la fureur du montage bien sur, mais surtout le travail sonore assez ahurissant que livre, une fois de plus, ISHII Sogo. Car il est bon de le répéter, encore et encore, ce dernier est avant tout un esthete sonore, pointilleux et quelque fois maniaque. Sans leur dimensions sonores, ses films ne sont rien. Et en bon cinéaste du son, ISHII Sogo livre une partition furieuse mélant bruits de la ville (trains, voitures, klaxons) à celle de la respiration de plus en plus difficile des protagonistes. Rajoutée en post production plutot qu'en prise directe pour maximiser l'impact, le son de Shuffle est sans conteste l'élément  immersif sur lequel le spectateur s'accroche vaillament et réagit. Et quand tout devient calme, la surprise est d'autant plus grande. Tout aussi furieux est la réalisation et le montage. Caméra à l'épaule, travelling rapides, changements de cadres brusques. La patte ISHII Sogo est bien présente, mais souvent fatiguante pour les yeux. Heureusement que Shuffle est court, car un tel style aurait été une torture sur une heure de temps. Mais cette absence de réel point de vue fixe, de chaos visuel est bien la representation de la perte de repere au rythme de la course effrénée. Plus la course dure, plus ISHII Sogo tourmente sa caméra, joue sur la surexposition jusqu'à un semi reve, signe d'une perte de conscience, dans une course de fond scolaire. La course se ralentit, le rythme cardiaque baisse, le réalisme revient au galop. Violent.

Adaptation d'un court manga de OTOMO Katsuhiro, ISHII Sogo livre une petite perle d'expérimentation qui n'est justement pas trop expérimentale. Il confirme ici ses marques graphiques, visuelles et sonores, avant de se lancer dans son manifeste punk post apo, Burst City, l'année suivante. Et ceux qui auront logiquement commencé l'exploration de la filmographie de ISHII Sogo par le cri de rage Electric Dragon 80000V seront surpris de constater les fortes similitdes entre ses deux courts métrages que 20 ans séparent.


SHUFFLE (シャッフル)

1980

Adapté d'un manga de OTOMO Katsuhiro (大友克洋)

Un film de ISHII Sogo (石井聰亙)

Avec : NAKAJIMA Yosuke (中島陽典), MORI Tatsuya (森達也), MUROI Shigeru (室井滋)

Publié dans Cinéma Japonais

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Death Lapinoo 31/03/2009 22:37

J'aime beaucoup ton analyse de l'utilisation du son dans Shuffle, je n'avais pas vraiment fait attention la première fois mais je le reverrais bien pour le coup. Par contre je ne sais pas si le fait que le jeune homme se rase les cheveux était dans le manga de Otomo mais moi j'y voyais un petit clin d'oeil à la fin de Taxi Driver (qui fait parti des films préférés de Sogo Ishii)

Guillaume 01/04/2009 00:54


Je viens de me rendre compte que j'ai oublié de parler de la bande son noisy qui sonorise tout le film, hormis les scenes de flash back. En fait quand je parle de bruits de la ville, il faut
comprendre qu'ils sont mixés à cette noise musique. On entend distinctement cette grotesque deformation quasi cauchemardesque des bruits de gare ou de rues amplifiés, déformés. C'est assez
ahurissant tout en restant justement le principe de cette noise music que Tsukamoto emploiera à tres bon escient dans ses premiers longs métrages. Concernant la respiration et meme les bruits de
pas de course, ils sont evidemment pris en direct, mais totalement remixés en post prod, pour en maximiser l'impact. De toutes façons, et ça fait plusieurs années que je le répete, Ishii doit avant
tout etre abordé sur le plan sonore. Ca n'enleve rien aux autres qualités de ses films, mais ça transande tout en replacant la production sur le front de la sonorisation. Enfin, je crois. C'est
toujours comme ça que j'ai abordé Ishii, en tous cas.