Shunji Iwai : Poésie et solitude

Publié le par Boutigny Guillaume

SHUNJI IWAI

Réalisateur japonais, connu et reconnu dans toute l’Asie grâce à des succès populaires fulgurants comme celui de Swallowtail Butterfly en 1996, ses films semblent pourtant ne pas vouloir passer les frontières françaises. A en croire certains éditeurs, les prix d’acquisition de ses films seraient beaucoup trop élevés, mais pourtant il est quasi certain que les œuvres de Shunji Iwai pourraient connaître un cheminement comme ont connus en France les films de Kitano, du succès critique au succès populaire.

Shunji Iwai, un génie de l'image

En 1988, tout juste sorti de l'Université Shunji Iwai commence sa carrière de réalisateur en réalisant des clips musicaux pour des groupes comme le Tokyo Boy. Formidable terrain d'apprentissage, ces réalisations lui ouvrent les portes de la télévision en 1991, date à laquelle il réalise Unknown Child et The Man who came to kill, deux courts métrage de 20 mn pour le compte de Kansai Telecasting Corporation. Premiers essais et premières récompenses. Il lui faudra pourtant attendre 1993 pour une véritable reconnaissance publique avec Fried Dragon Fish et Fireworks, ce dernier lui apportant le titre Révélation de l'année par L'Association Japonaise des Réalisateurs. Deux films aux sujets et style différents qui vont pourtant lui donner le statut nécessaire pour se lancer dans la réalisation de long métrage cinéma. Deux films qui posent aussi les bases de son futur style narratif et visuel au service des personnages et de l'ambiance.  La mise en scène peut en effet paraître avare, voire même classique, mais Shunji Iwai a réussi à se créer une identité formelle faite de douceur et calme, avec ses plans d'ensemble dans lesquels les personnages semblent comme happés, mais aussi ses longues scènes contemplatives à priori inutiles mais où les personnages s'expriment sans paroles. C'est dans cette approche du cinéma que Shunji Iwai se révèle être un réalisateur incisif, juste et talentueux. Apres PicNic et Undo, deux téléfilms pour Fuji Television, Shunji Iwai sort enfin, en 1995, son premier long métrage cinéma. Love Letter est un succès critique et populaire, comme le sera l'année suivante le méga hit Swallowtail Butterfly. Drame, film musical, films social, comédie, film d'action, le film est l'addition de toutes les facettes de Shunji Iwai, et place immédiatement ce dernier dans la liste des réalisateurs les plus cotés d'Asie grâce à un succès non seulement national mais surtout pan asiatique. Ce qui n'empêche pas Shunji Iwai de toujours se consacrer à la réalisation de clips comme ceux de Takako Matsu, qu'il mettra plus tard en scène dans l'intimiste April Story en 1997, mais aussi de courts métrages expérimentaux comme Moon Riders : Knit Cap Man dans lequel il s'essaie au style visuel de Ozu. Depuis il continue sa carrière en toute tranquillité, mais en prenant à chaque fois de nouveaux risques aussi bien dans les sujets abordés que dans la mise en scène. C'est ainsi qu'il réalise All About Lily Chou-chou en 2001 puis Hana et Alice en 2003, deux visites dans les méandres sentimentaux de l'adolescence, entre mal de vivre, mélancolie et poésie, où il innove encore en utilisant le système DV et laisse même les acteurs tourner des séquences en vue subjective avec une simple caméra grand public.

Shunji Iwai, un portraitiste de talent
"Les personnages avant tout" tel pourrait être le leitmotiv de réalisation de Shunji Iwai, la seule raison d'être de ses films. Car si sur un plan purement formel ses films peuvent être considérés comme sobre, cette sobriété s'explique par le fait que chez Iwai l'image doit s'effacer devant l'histoire et juste accompagner les émotions. Et, malgré l'exercice difficile que constitue le fait de ne jamais céder à la tentation facile de l'excès technique, il faut avouer que les personnages de ses films sont tout simplement humains, et présentés de manière délicate, diffuse, pour que finalement le spectateur découvre les facettes d'un personnage comme il découvrirait celles d'une personne réelle : au fur et à mesure, par petit touche successives qui révèlent un caractère entier loin de tout manichéisme. Rien n'est noir ou blanc chez Shunji Iwai, et la part d'ombre de ses personnages est même la matière principale dont il se sert. Fin observateur de la nature humaine, Shunji Iwa sait comme peu en sont capables conter et filmer les tourments de adolescents et des adultes. Tous les personnages du réalisateur ont en commun une forte solitude. Solitude où ils s'enferment d'eux mêmes pour se protéger du monde extérieur comme Hasumi de All About Lily Chou-chou qui se crée une bulle confinant à l'autisme; solitude que la société japonaise leur impose, comme Satoru, Tsumuji et Koko de PicNic qui sont enfermées à l'asile ou même Ageha et Glico de Swallowtail Butterfly, rejetée car pauvre et non japonaises; solitude familiale dans un cocon familial éclaté comme pour Alice de Hana & Alice dont la mère s'évertue à ne pas la reconnaître quand elle est accompagnée de sa conquête du moment, solitude de coeur, enfin, pour tous ces personnages fragiles et attachants dont le destin ne les guidera pas que vers un dénouement optimiste. C'est cette approche portraitiste de chaque personnage qui rend les films de Shunji Iwai si particuliers, si vrais, si proche d'une vie qui est la notre. Et c'est grâce à ce travail minutieux que Shunji Iwai réussit aussi à parler d'un Japon différent de l'image de carte postale. Difficultés familiales, dérangements mentaux, religion, racisme, otakisme, difficulté d'intégration, le Japon de Shunji Iwai est la face cachée de celui imposée dans les drames formatés, comme le démontre avec brio le Yentown de Swallowtail Butterfly, cité précaire qui borde Tokyo, où s'entassent tous les exclus et étrangers. Un bidonville interdit d'existence légale dans lequel Shunji Iwai fait éclater les rêves de réussites, les amours, l'amitié. Un condensé du Japon, que Shunji Iwai se plait à décrire comme un vaste hôpital, qu'il visite service après service, film après film.

Shunji Iwai, un artiste complet
Artiste multi tache, Shunji Iwai est aussi un écrivain. En premier lieu de ses propres scénarios, que l'on retrouve souvent sous forme de romancés en librairie, mais aussi des livres comme Trash Basket Theater, et bien sur des scénarios pour d'autres réalisateurs comme Acri de Tatsuya Ishii  ou même Ryuhei Kitamura pour lequel il écrit actuellement un film nommé Bandage sur les groupes de musiques dans le Japon des années 90. Un film qu'il produira via sa société indépendante Rockwell Eyes et qui s'attachera à décrire à parler d'un art que Shunji Iwai apprécie particulièrement. Car s'il est un élément indissociable des films de Shunji Iwai, c'est bien la musique qui loin de n'être qu'un remplissage est avant tout un acteur de premier plan, et un élément conducteur majeur des scénarios. Shunji Iwai ira même jusqu'a créer des groupes pour les besoins de ses réalisations, comme la Yentown Band pour Swallowtail Butterfly avec la divine voix fragile de Chara, mais aussi la Lily Chou-chou du film éponyme sur lequel a longtemps planné un véritable mystère puisque ni Shunji Iwai ni son compositeur favori Takeshi Kobayashi ne révélaient qui se cachaient derrière cette star fictive devenue réelle le temps d'un album mémorable. Dernièrement Shunji Iwai compose lui même les musiques de ses films, comme pour Hana & Alice ou Arita, et se crédite enfin sous son vrai nom, alors qu'il se cachait alors régulièrement sous le pseudonyme de Sinpachi Tsuboi. Shunji Iwai est de plus dessinateur, il aime composer lui même ses storyboard (celui de Swallowtail Butterfly a d'ailleurs été publié), mais aussi acteur le temps d'un premier rôle pour son ami Hidaki Anno dans Shiki-Jitsu.
Artiste complet, et curieux, Shunji Iwai est de plus un réalisateur qui attache une extrême importance à forger une famille cinématographique. Sans compter l'indissociable Takeshi Kobayashi pour le coté musical, il faut citer Isao Yukisada, réalisateur talentueux maintenant indépendant qui a longtemps travaillé comme premier assistant réalisateur de Shunji Iwai, ainsi que le regretté Noboru Shinoda, directeur de la photographie qui a tant fait pour la réussite plastique des oeuvres d'Iwai, disparu en Juin 2004. Puis du coté casting, il ne faut surtout pas oublier Ayumi Ito, qui de grand rôle en caméo est toujours présente dans les films du réalisateur depuis Swallowtail Butterfly, mais aussi Yu Aoi, Chara et Asano Tadanobu.

Homme de talent, homme de coeur, artiste complet, fin observateur de la nature humaine, Shunji Iwai est sans conteste l'un des réalisateurs contemporains japonais les plus doués. Il est dommage que seule l'Asie ait remarqué un réalisateur de cette envergure. Il ne tient qu'a vous de vous jeter sur les dvd import, majoritairement sous titrés anglais, de ses films pour découvrir Shunji Iwai avant que peut être la France n'ouvre enfin les yeux et reconnaisse son talent.

Publié dans Portraits

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migou 16/10/2008 20:20

Excellent topo. Lily Chou chou, Love letter et autres sont des petits bijoux."Il ne tient qu'a vous de vous jeter sur les dvd import, majoritairement sous titrés anglais, de ses films pour découvrir Shunji Iwai avant que peut être la France n'ouvre enfin les yeux et reconnaisse son talent."Hélas, la mode 'snobisme ciné-japon' est passée, il ne reste que le conservatisme ambiant, à l'image de notre prétention et de notre ignorance... si Kitano était apparu ces toutes dernières années, il ne serait pas connu non plus.  

Damien 17/08/2006 18:51

Je connais mal ce réalisateur, n'étant pas au point sur le cinéma japonais contemporain. Mais j'ai quand meme vu All About Lily Chou-chou que j'avais beaucoup aimé, en particulier la bande son. D'ailleurs merci pour l'autre article sur la chanteuse Salyu.
Par contre j'ai l'impression que c'est une copie de l'article que j'avais lu dans le défunt et plein de défauts Eiga No Mura.

Boutigny Guillaume 17/08/2006 18:53

C'est effectivement le meme article, mais il n'y a aucun pillage, étant à la base l'auteur de celui publié dans la mag'