Universalité

Publié le par Boutigny Guillaume

LA HARPE DE BIRMANIE

Il y a des parcours difficiles à suivre, alternances de genres ou d'impacts idéologiques avec quelques fois des amplitudes marquées. Dans le cas particulier de ICHIKAWA Kon, s'il est indéniable que sa période mainstream et plutot orientée divertissements haut de gamme à partir de la seconde moitié des 70's est de haute tenue, il faut surtout marquer au panthéon ses oeuvres réalisées entre 1950 et 1965; ses oeuvres scénarisée par sa femme, WATTA Nado, dont une partie ne reçu qu'une reconnaissance tardive à postériori quand le réalisateur passa par un succès local mais aussi une reconnaissance mondiale. Ce fut en 1956. Pour La Harpe de Birmanie.

Birmanie. Fin de la seconde guerre mondiale.L'unité commandée par Inoue se rend sans violence à l'armée anglaise quand elle apprend que leur pays, le Japon, a capitulé quelques jours auparavant. Inoue demande alors à Mizushima, le soldat emblematique du groupe de part ses talents de harpiste qui savent toujours rassurer ou ravir les autres soldats, de convaincre une unité japonaise retranchée de se rendre. Sur place Mizushima ne peut malheureusement ammener ses compatriotes à la rédition sans violence. Et quand les Anglais attaquent, il est laissé pour mort. De son coté l'unité d'Inoue est ammené dans un camp de prisionniers et, sans nouvelles de leur ami, s'inquiete de son sort. Jusqu'a ce qu'ils croisent sur un pont un moine birman ressemblant trait pour trait à Mizushima.

Il y a beaucoup à dire sur la Harpe de Birmanie, peut etre beaucoup trop pour ne pas paraitre analitique, historien et psychologue. En ramenant un roman à la base fantaisiste, conte pour enfant, à des éléments purement ancrés dans le réel, la scenariste WATTA Nado a donné corps à un discours emplein d'humanisme entier, bien plus que de message spécialement anti guerre, pacifiste. Car de la guerre, s'il en est question dans La Harpe de Birmanie, ce ne sont que des faits passés, hormis le dernier sursaut de fanatisme d'une unité, dont l'étendue des horreurs n'est que tres peu montrée ostensiblement. De la guerre il ne reste qu'un état d'esprit dans le comportement des soldats. Non ce dont il question dans La Harpe de Birmanie c'est de devoir et d'universalité.

Devoir d'aller de l'avant. Inoue et ses hommes representent ce pendant du film. Ils sont vivants. Mais plus que vivants ils sont miraculeusement épargnés de la conscience éveillée des horreurs de la guerre. Ils ne sont rien de plus que ce qu'ils étaient au départ, ouvriers, livreurs, réveurs. D'ailleurs leur idéal est de retourner à leur condition initiale. Bien sur le combat, pour la gloire de l'Empire, les a surement souillés mais leur moral a été préservé par la cohésion et le chant. A cet effet le groupe de Inoue, Mizushima compris quand il est encore avec ses camarades, semble vivre dans un utopie pleine d'optimisme. Ils sont déconnectés de la part la plus sordide de la réalité de la guerre. Et cette innocence préservée fera d'eux les meilleurs candidats à la reconstruction. Non hantés par les horreurs, stables, Inoue et son unité sont les fondations solides du Japon d'apres guerre. Ils sont débarrassés du dévoir de mémoire

Devoir de mémoire. C'est la tache que le destin va mettre entre les mains de Mizushima, et que ce dernier va accepter. En rentrant retrouver son unité, Mizushima va peu à peu prendre conscience des conséquences humaines de la guerre dont l'utopie de groupe l'avait jusqu'a lors protégé. Et en meme temps qu'il revetira l'habit et la philosophie de moine, il s'eveillera. Par cet habile parrallelisme entre les principes religieux et l'apprehension de l'environnement, le film va conduire Mizushima a relativiser et perdre sa naiveté. Pour lui rien ne comptera à part rendre la dignité perdue aux milliers de morts, laissés sur les bords des routes, à l'abandon. Mizushima se condanne à porter en lui les souffrances des morts. Il ne pourra plus rentrer. Il est la mémoire des horreurs de la guerre: mémoire qu'il ne transmettra jamais.

Universalité. C'est finalement le theme le plus important de La harpe de Birmanie. Et tant Inoue et ses hommes que Mizushima en sont les détenteurs. Universalité de la musique qui remplace les mots entre personnes qui ne se comprennent pas. La musique pour faire écho aux sentiments, et pour rapprocher ceux que la guerre avaient placés dans des camps ennemis. Au fil d'un des scores les plus admirables de l'histoire du cinéma japonais signé IFUKUBE AKira, les ames se fondent en une fraternité, et résonnent collectivement. Inoue et ses hommes utilisent le chant comme vecteur, et trouvent le répondant chez les Anglais ou les Birmans. Mizushima quant à lui pousse plus loin la médiation en remplacant instinctivement les paroles par les nuances musicales de sa harpe. Et quand il joue, son discours est à jamais d'une clarté absolue. L'humanité dégagée devient universalité. Et Paix.

La harpe de Birmanie n'est pas un film sur la guerre. Ou sur ses conséquences. La harpe de Birmanie est simplement une fable empreinte de réalisme, dans laquelle les actions des personnages ne sont que symboles. Il s'en dégage neanmoins une force emotionnelle et idéologique d'une rare puissance. Peut etre le plus beau conte sur la guerre jamais tourné. Et surement le plus beau film de ICHIKAWA Kon.

NdR : à l'origine diffusé en deux partie, La Harpe de Birmanie a ensuite été remontée et expurgée de nombreuses scenes pour la version finale que tout le monde connait (et qui fut recompensée). Visiblement marqué par cette décision des Studios, ICHIKAWA Kon a décidé en 1985 de refaire une nouvelle version, plus longue, de son chef d'oeuvre.

The Burmese Harp (ビルマの竪琴) aka Le Harpe de Birmanie
1956
Studio : Nikkatsu
Un film de ICHIKAWA Kon (
市川崑)
Basé sur un roman de TAKEYAMA Michio (竹山道雄), adapté par WADA Natto (和田夏十)
Avec : YASUI Shoji (安井昌二), MIKUNI Rentaro (三國連太郎)

Publié dans Cinéma Japonais

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slimdods 07/07/2008 10:28

Très beau film effectivement. Perso, j'ai surtout apprécié ce côté enfantin et fable comme tu le dis incorporé à un récit très sérieux et certainement risqué pour l'époque. Ce film m'a rapellé comme quoi il est dommage aujourd'hui de ne plus réellement trouver (à ma connaissance) de film épuré de la sorte sur le sujet de la guerre. Au délà de la bestialité, on en oublie qui sont ces soldats et ses acteurs de la guerre, leurs amours pour leurs prochains et surtout le respect des uns par rapport aux autres et c'est effectivement pour cela que j'ai vécu ce film comme un conte! Car ici, tout est rève et cauchemar, à côté Mizushima et ses potes soldats, le perroquet qui se révêle être le messager, et de l'autre les conséquences de la guerre, ces corps par dizaines les uns sur les autres... Mizushima, après le choc de l'attaque anglaise, prend conscience de la guerre et de ce fait, il entre entre les deux mondes précités, entre le rève et le cauchemar : le monde réel a bien ouvert ces portes. Prise de conscience et perte de voix : tel sont les prix à payer pour vivre dans ce monde, et seule sa harpe servira de clé pour franchir, le temps de quelques notes, la porte de la réalité pour s'échapper dans le monde de ses amis. (désolé de partir à l'ouest).Merci de m'avoir motiver en tout cas, belle découverte.   

Boutigny Guillaume 08/07/2008 12:37


Content que tu aies aimé.


Michael 04/07/2008 20:29

Bon article !Ichikawa a une approche assez douce (1956 oblige, c'est l'un des premiers films à aborder la guerre ?), avec le recul je trouve qu'il y a une énorme candeur/naïveté dans ce film, ce côté qu'a Ichikawa a dire "guérissons les plaies du passé pour mieux construire le futur" tout en restant assez vague sur ces "fameuses plaies". Je crois que ça s'explique par le contexte d'époque mais aussi, et surtout, par la personnalité de Ichikawa qui aime les hommes et son pays (pas aussi critique qu'un Kobayashi, qu'un Fukasaku).(même pour Feux dans la plaine, plus direct et plus pessimiste, mais ça reste un homme fatigué à la recherche de l'espoir).

Boutigny Guillaume 05/07/2008 01:43


Un des premiers films à aborder la guerre ? En toute franchise je ne sais pas. Dans ls premieres années d'apres guerre je doute que le sujet fut abordé frontalement du fait du sentiment de défaite
et aussi de la loi Davis Conde qui interdisait toute representation encourageant le militariste. Dans ces conditions dur de representer soit la défaite soit l'acte de guerre courageux.
Apres la fin de l'ingérence totale des USA, je pense que le sujet a surtout été abordé de facon détournée et surtout pour un message anti guerre. Kinoshita en 54 parle des appelés dans 2 prunelles
(d'ailleurs sous ces dehors familiaux les films de Kinoshita ont tjs une tendance anti militariste sous jacente). Puis Il y a la Harpe de Birmanie, qui comme je le dis est une fable. D'où la
naiveté que tu en retires.
On est mal placé pour parler de guerre dans notre génération, mais ca a du etre immensément dur pour les japonais d'en parler : la bombe, la fin de la déification de l'Empereur, les horreurs
commises en Asie du Sud Est...... Pas facile à digérer et aborder. Il faut vraiment attendre les années 60 pour que quelque chose en ressorte comme en 59-61 la condition humaine. Voir meme les
années 70 avec les admirables documentaires de Imamura sur les confirt women, les soldates restés en exil...
Sur le sujet pas rigolo des conséquences de la guerre j'ai tjs en tete de faire un focus sur les films traitant de la bombe. Vaste sujet.


Epikt 04/07/2008 13:27

Coincidence, je voulais te poser le question au sujet du remake (que j'ai pas vu), me disant bien que tu aurais la réponse. Le mieux, c'est que tu ne m'attends même pas pour y répondre, la vie est belle.(dernière ligne, il te manque un mot entre "plus" et "conte")

Boutigny Guillaume 04/07/2008 15:54



Ya des coincidences bizarres. C'est ta 2nde comm' ici et la seconde fois où tu me fais remarquer une faute ou un oubli. Je me relis pourtant.
La version remakée je l'ai vu il y a un paquet d'années. Je n'arrive meme pas à me souvenir où sont les différences et quels sont les rajouts. Et je n'ai malheureusement aucun support éventuel
sous la main (c'etait pourtant mon idée de départ de faire une comparaison des deux remakes, pareil pour Inugami. Mais pour ce dernier la nouvelle version est tellement identique que ca ne vaut
pas le coup)