Mercredi 2 juillet 2008
Crazed Fruit

Dixit OSHIMA Nagisa, la nouvelle vague trouve son origine dans le déchirement d'une jupe et le bruit d'un moteur de bateau. Deux scenes clés de Crazed Fruit. Deux scenes pour deux themes. Sexualité et délinquence ou mal de vivre. La nouvelle vague n'est pas encore journalistiquement née, mais le Japon découvre un nouveau courant cinématographique.
Bien avant de devenir un insuportable nationaliste aux écrits empreints de negationisme, ISHIHARA Shintaro était un écrivain, un vrai, qui a su regarder et rapporter son époque, ses changements, ses codes. Dix ans apres la défaite, le Japon est reconstruit, et occidentalisé. La jeunesse dorée s'ennuie et tue le temps entre drague, sexe, alcool, et sorties en night club. Ces nouveaux "delinquants", plus éduqué sur un modele radicalement différent de leurs parents que véritables racailles anarchistes, sont les héros des premiers romans de ISHIHARA Shintaro, se devoyant dans la liberté et le désir sexuel. Et la Nikkatsu, en recherche d'une nouvelle popularité, adapta ces romans, et créa, sans véritablement le savoir, un nouveau genre. Une presque nouvelle vague, nommée Taiyozoku, la Tribu du Soleil. Un phénomène de société, litteraire et cinématograhique, qui relanca la Nikkatsu, et propulsa héros populaire un jeune acteur, ISHIHARA Yujiro, frere du romancier adapté.
Crazed Fruit n'est pas à proprement parler le film fondateur de la Tribu du Soleil. Mais il est celui qui en a le mieux absorbé et décrit l'essence meme. Deux mois auparavant sortait Season of the Sun, mais c'est Crazed Fruit qui fera vraiment sensation. Acclamé par le public, générant un acceuil critique mitigé, le film est un coup de maitre racontant le désir croisé d'une femme pour deux hommes, deux freres. D'abord attirée par le plus jeune, et inexpérimenté, avec lequel elle retrouve des sensations romantiques d'adolescente, elle succombe aussi au plus agé, rebelle à la voix d'or.

Sexualité. Le theme central du film est bien évidemment le plaisir charnel. En sortant de la gare où le train les a déposé, les deux freres croisent une élégante jeune fille. Le plus jeune est subjugé, le plus agé se moque de son frere. Le temps passe. Entre fetes et navigation. Puis les deux freres retouvent la jeune femme. Elle nage et, épuisée, accepte de se faire raccompagner chez elle en bateau. Le temps passe. La jeune femme et le plus jeune des freres se recroisent à la gare. Il ose l'inviter. Les deux passent alors du temps ensemble. Puis elle l'accompagne à une fete. Elle est la plus belle. Et le frere ainé la désire. Il est irresistible. Et elle cède, partagée entre un amour sincere et romantique pour le plus jeune, et un désir physique pour le plus agé. Personnage central du film, pivot narratif et déclencheur, la jeune femme est à mille lieue de la japonaise telle que représentée à l'écran. Habillée à l'occidentale, portant des maillots de bain ne cachant rien de ses formes parfaites, elle assume sa sexualité, ses désirs et sa vie de femme, pourtant encore jeune. La tension sexuelle est le fil conducteur du film. Et les magnifiques plans sur les visages des protagonistes la rende palpable. Un désir à fleur de peau. Une peau moite, sous la chaleur de l'été, que l'on touche sensuellement. Il n'y a rien de vulgaire dans Crazed Fruit. Les ellipses narratives, tant pour éviter la censure que pour garder intact la tension sexuelle (les scenes d'amour tuent généralement cela), sont belles. Le spectateur comprend et s'émeut de l'ambiguité de cette magnifique jeune femme (KITAHARA Mie, hypnotique beauté). A l'opposé des concepts Mizoguchiens où le Maitre montrait la fatalité de l'avalissement de la femme par l'homme, Crazed Fruit montre une femme libérée. Le discours féministe n'en est pas plus fort, il est juste différent de par son point de vue. Et c'est une nouveauté. On pense à TANAKA Kinuyo, forcément.

Violence. L'excitation charnelle monte, crescendo. L'un des freres s'épanouit sexuellement. L'autre est amoureux. Les deux désirent la meme femme qui, de son coté, ne désire pas choisir. Violence des sentiments dans un premier temps, puis violence des actes au moment du choix. Inconsciement la jeune femme est une tueuse d'unité familale. Une tueuse d'innoncence préservée. Mais on lui pardonne. Tout. Car elle a choisi. Difficile de parler du dénouement de Crazed Fruit dans en dévoiler les tenants et aboutissants. Mais ce dernier plan, long, au son du vombrissement d'un moteur de hors bord donne des frissons. Tout comme le regard de son pilote.

Entre nihilisme et hedonisme, Crazed Fruit etonne. Pourtant tout n'est pas parfait. Les plans et scenes sont parfois trop longs. La réalisation tatonne. Et le tout, vu d'aujourd'hui est finalement incroyablement sage. Il y a cependant cet éclair de sensualité, et ce portrait de femme, plus que celui d'un jeunesse dorée oisive. Crazed Fruit est un joli tremplin vers la dite Nouvelle Vague. Mais sans cette valeur historique, il n'en reste pas moins un objet fascinant, entre sensualité féminine explosive à la Bardot et portrait d'une jeunesse en manque de reperes à la Fureur de vivre. Ce qui est dejà beaucoup.


Crazed Fruits (狂った果実) aka Passions Juveniles
1956
Studio : Nikkatsu
Un film de NAKAHIRA Ko (中平康)
Musique de TAKEMITSU Taro (武満 徹) & SATO Masaru (佐藤勝)
Avec : KITAHARA Mie (北原三枝), ISHIHARA Yujiro (石原裕次郎), TSUGAWA Masahiko (雅彦 津川), OKADA Masumi (岡田眞澄)
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