Le chien de guerre

Publié le par Boutigny Guillaume

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Sale et puant comme un animal pouilleux, Okada Izo est un humain désincarné qui n’aboie que pour être récompensé par le sucre (et le miel) de son Maître. Okada Izo est un pion, fidèle et obéissant jusqu'à l’abnégation, dans un jeu trop grand et compliqué pour lui ; lui le simple, samouraï, à la dérive morale et physique qui ne rêvait que de reconnaissance sociale et matérielle. Et quand Okada Izo finira par obtenir cette image de lui, longtemps rêvée donc parfaite, de la part d’un Clan loyaliste à l’Empereur dans un temps troublé d’entre deux périodes, il sera depuis trop longtemps rongé par la fureur et le goût du sang pour faire marche arrière et pleurer sur la bêtise de ses « idéaux ».

Hitokiri est le sommet de l’édifice filmographique d’Hideo Gosha. Un monument rageur et sensitif qui finit de détruire à jamais le mythe du samouraï tel que les jidai geki d’antan s’évertuaient à le représenter. Chez Gosha, comme chez Masaki Kobayashi, il y avait cette volonté de démystifier, voire détruire, l’image chevaleresque des samouraïs, ranger à jamais et hors cadre leurs comportements de paladins japonais, pour ne garder que l’Humain ; et tout ce que cela implique d’émotions fortes et contradictoires. Mais plus encore que dans Goyokin, autre chef d’œuvre crépusculaire de Gosha, on assiste ici à une plongée vertigineuse dans la part noire d’une âme pour laquelle l’honneur, principe fondamental du bushido, est un concept lointain. Plus encore que dans Goyokin, où le héros était brisé en excuse de sa déchéance, Okada Izo n’a aucun passé traumatisant auquel se raccrocher. Il est lui, le rêveur pour qui le concept de samouraï n’est synonyme que d’ascension sociale. Lui qui va pourtant se ranger au camp de ceux qui défendent, dans un dernier souffle, le rang et l’idée conceptuelle du samouraï. Mais la contradiction ne l’effleure même pas. Okada Izo va servir, loyalement, et se délecter de son image dans le regard des autres et dans son ego grandissant. Il tuera, sans pitié, de façon brutale, haineuse et bestiale à l’aide d’un sabre. Gosha après avoir cassé l’idéal du samouraï, brise alors au propre comme au figuré le symbole du samouraï, et le reflet de son âme (Le Sabre est l’âme / Etudie l’âme pour étudier le sabre / Une âme malveillante, un Sabre malveillant ; comme le rappelle Shimada sensei dans Le Sabre du mal). Au propre car Okada Izo brise sa lame, ne serait ce que légèrement, sans s’émouvoir. Au figuré car pour ce dernier le sabre n’est qu’un outil, non un prolongement. Un outil fascinant qui tranche, cadeau divin destiné à accomplir une punition divine. Dans son esprit Okada Izo se laisse en effet submerger par cette simple excuse, scandée et criée lors de plusieurs meurtres : Tenchu ! L’ennemi pourfendu l’est car Puni par le Ciel ; comprendre l’Empereur. Embrouillé dans un mélange de sentiment patriotiste, guère plus valable qu’une excuse morale, et de pulsions de conquêtes sociales, Okada Izo plonge dans un abîme noir ; d’où il n’émerge, pour mieux replonger, que lors de fusions avec des personnes de sa condition initiale : une prostituée et un ami. Les deux sauront à leur manière lui ouvrir les yeux, afin qu’il contemple ce qu’il est devenu : rien de plus que ce qu’il était au départ, l’odeur du sang en sus.

Il y a pourtant quelque chose d’infiniment pitoyable chez Okada Izo, dans son comportement, ses rêves, et son statut. Il n’est qu’un chien de guerre, heureux de son sort misérable. Et c’est justement cela qui paradoxalement le rend si humain. N’ayant rien du comportement, de l’honneur, de la retenu, des samouraïs qu’il singe sabre à la main, Okada Izo s’exprime sans barrière et sans peur de rompre les conventions sociales. Il est lui, un humain splendide et perturbé, contradictoire et fidèle. Okada Izo ira même jusqu'à pleurer, émotion si humaine. Un des quatre plus grands et craints assassins (ou Hitokiri) de cette fin de la période Tokugawa se dévoile sous l’objectif de Gosha comme un être pathétique et malgré tout attachant. Et au final s’il est quelqu’un à détester dans Hitokiri c’est bien le Maître du chien de guerre. Antithèse de Moine Takuan, qui avait transformé le chien fou Takezo en samouraï Musashi, Takeshi Hanpeita ne fait que décupler les instincts primaires de son nouvel outil, pour tenter de s’imposer dans le combat visant à ramener la caste de samouraï à ses anciennes valeurs perdue ; comprendre position dominante et richesse. Historiquement, le film se place au début de la fin de cette caste, à leurs derniers soubresauts quelques années avant la restauration et la bataille, dernier acte suicidaire d’un honneur en berne, marquant la fin de la révolte des Satsuma. Et Gosha amplifie ce crépuscule social dans son habituel discours sur le samouraï individualiste et avide, magnifiant la bestialité et l’âpreté des combats, détruisant visuellement la prestance de ses personnages. Hitokiri est le film somme de la carrière pourtant débutante de Hideo Gosha. Et bien plus encore. Il en finit une bonne fois pour toute avec la figure du samouraï, avant de s’attaquer majoritairement au mythe yakusa. 
Une magnifique peinture de fin d'époque, un troublant portrait nihiliste. Un réel chef d'oeuvre, rugueux et désespéré.


Hitokiri (人斬り), aka Tenchu!, aka Puni par le Ciel
1969
Un film de GOSHA Hideo
Avec : KATSU Shintaro, NAKADAI Tatsuya, MISHIMA Yukio, ISHIHARA Yujiro, BAISHO Mitsuko, TAKUMI Shinjo

Publié dans Cinéma Japonais

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slimdods 22/05/2008 09:08

J'avais pas osé lire ton article avant d'avoir vu le film...Ce film est hallucinant, sa lenteur nous empoisonne, Izo passionne par son humanité et son honneur quasi absent...m'enfin tu dis tout.Mais tout de même, je m'attendais pas à être hypnotisé à ce point là !  

Boutigny Guillaume 22/05/2008 10:33


Content que le film t'ait plu.
Je me rapelle l'avoir découvert il y a maintenant quelques années dans une copie crade, et le film m'avait mis KO. C'etait mon pemier Gosha, et je ne m'en suis pas relevé. On touche au divin avec
ce film. Et remis dans son contexte historique (a mon sens, la période Tokugawa et le début de la restauration Meiji sont les périodes japonaises les plus excitantes), l'impact du film se décuple.